L'informatique doit être comprise tout à la fois comme une science, une technologie et une industrie. Dans le monde scientifique, l'« open source » n'a rien de neuf. En amont de la chaîne, le logiciel est porteur de connaissance ; il est donc naturel que l'ensemble de la communauté des chercheurs y ait accès. En aval, confrontées aux défis de productivité, de performance et de sûreté de fonctionnement de systèmes informatiques de plus en plus complexes et interdépendants, les entreprises (PSA, EADS, EDF *) et l'administration (Gendarmerie nationale, ministère de l'Economie) témoignent d'un intérêt croissant pour les logiciels libres et ouverts. Elles y cherchent des solutions à leurs défis en ayant clairement conscience que ces solutions doivent se fonder sur des standards ouverts, sur l'interopérabilité des applications et sur la réutilisation maximale des briques technologiques. Ces dernières caractéristiques sont d'autant plus aiguës que les technologies portent sur les « commodités », c'est-à-dire sur ce qui est nécessaire au plus grand nombre. Il devient alors profitable pour les entreprises, même concurrentes, de mutualiser les savoirs et les savoir-faire. Là se situe la légitimité du « libre » dans une économie complexe. Sa nécessaire professionnalisation - modalités de développement, gouvernance des écosystèmes, sécurité juridique, etc. - correspond à cette demande croissante des acteurs économiques, dont l'interdépendance s'intensifie dans une économie de services. Il faut donc admettre que le logiciel libre et ouvert ne se résume pas à la « résistance » contre l'hégémonie des acteurs du logiciel dit propriétaire, mais qu'il est devenu un acteur de l'économie de nos sociétés modernes.

La diffusion de savoirs et savoir-faire, donc de logiciels libres et ouverts, a trois conséquences immédiates et profondes. Elle accélère le transfert de technologie issue de la recherche vers le monde socio-économique avec un coût de transaction quasi nul et, de manière plus générale, elle favorise le dialogue entre recherche et société. Elle facilite la réutilisation technologique et l'innovation de ses usages avec comme conséquence création de richesse économique mais aussi de problématique scientifique. Elle pose avec acuité la brûlante question de la propriété de biens immatériels : que veut dire la propriété de la connaissance dans une société de partage de l'information et de la connaissance ? Une nécessaire protection juridique du logiciel libre n'exclut pas que son exploitation relève sinon de la gratuité au moins du bien commun.

Face à ces défis, il y a un nouveau chemin : les consortiums « open source » construits sur les expériences réussies de décloisonnement entre recherche et industrie. A l'image de Scilab (calcul numérique) ou d'ObjectWeb (plate-forme middleware), hébergés par l'Inria, ces consortiums rassemblent une pluralité d'acteurs, chercheurs, développeurs, médecins, industriels, administrations clientes et spécialistes du monde de l'entreprise, réunis dans un cercle vertueux de création de valeur par des liens de complémentarité et de confiance. Ce modèle de développement facilite la transition du logiciel libre de l'« objet de recherche », déconnecté des enjeux du marché, vers un « objet de transfert » intégré aux logiques industrielles sans renier la démarche de recherche scientifique.

Ouvert et partagé mais applicable aux mutations structurelles d'une économie de services complexes, telle est ma conception du logiciel libre et protégé : mondialiser les savoirs, mutualiser les savoir-faire, et encourager ici les nécessaires applications industrielles du « libre ». La culture du logiciel libre est légitime dans sa propension à partager des savoirs et à créer une dynamique vertueuse de mutualisation des technologies structurantes. Je considère que c'est une chance à saisir comme vecteur de transfert et d'innovation industrielle. Mais si la diffusion du logiciel libre et ouvert est une alternative crédible au logiciel dit propriétaire, ce n'est ni un renoncement à ce mode de diffusion, ni une opposition de fait aux logiques commerciales. C'est une occasion d'ouvrir de nouveaux espaces d'expression et de collaboration, de promouvoir d'autres modèles et, pourquoi pas, de favoriser la mutation et l'évolution du paysage économique.

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